Interview, 1981

Cette rencontre a eu lieu le vendredi 19 juillet 1981, dans le Parc d'Avroy à Liège.

Question: Un des premiers éléments importants de votre vie a été l'école. Pourquoi?
Hubert Grooteclaes: Oui. L'école, parce que j'ai horreur de l'école, c'est pour ça. Et maintenant je suis dans une école, c'est ça qui est bizarre: je donne cours.
Q. : Vous avez aussi travaillé à la fromagerie de vos parents?
H.G.: Oui. J'ai été au Collège Saint-Hadelin à Visé jusqu'en 44, j'étais en poésie, les cours se donnaient dans une villa à Argenteau. Ça n'avait de cours que le nom, il n'y a jamais eu d'examens. C'est pour ça que je n'ai jamais passé mon examen de poésie, je ne suis pas allé en rhétorique. C'était une fromagerie chez moi, alors ma mère m'a dit: "Reste ici", et je suis resté.
Q.: Vos débuts de photographe. Vous avez commencé par un apprentissage?
H.G.: Tout de suite, je me suis intéressé à la photo. J'ai eu mon premier appareil en 45, un appareil fraudé. J'ai vendu du fromage parce qu'il fallait bien, mais j'avais horreur de ça. Alors, à 27 ans, comme je ne valais rien pour les affaires, ma mère m'a dit: "Fais autre chose, fais ce que tu veux". J'ai choisi la photo parce que j'aimais bien de faire des photos en tant qu'amateur, c'est tout. Ma mère s'est arrangée pour me trouver une place d'apprenti chez un photographe. Et je suis tombé chez le plus grand photographe de Liège, grand entre guillemets. Il s'appelait Werres. Il avait comme particularité de tirer flou. Il avait mis à la mode le flou artistique. Devant le succès qu'il a eu, finalement, tout passait sur le compte du flou artistique: les bougés, les mauvaises mises au point, et tout. Il a été photographe des enfants royaux. Je suis rentré là, 6 mois. Quand je suis rentré, le patron s'est mis dans son lit: c'était son lit de mort. Je n'ai absolument rien appris.
Q.: Donc, dans le fonds, vous êtes un autodidacte?
H.G.: Oui .
Q.: Est-ce encore possible aujourd'hui de commencer, de vivre comme photographe autodidacte?
H.G.: Oui sûrement, mais c'est interdit: il y a l'école obligatoire. La fédération, pour se partager le gâteau, ils sont parvenus à instaurer cette école obligatoire, croyant qu'il n'y aurait pas beaucoup de photographes. C'est le contraire qui s'est produit: il y a des écoles qui se sont ouvertes un peu partout. Je crois qu'il y a 400 nouveaux photographes diplômés par an en Belgique.
Q.: Cela en fait trop?
H.G.: Ouh la la, oui, beaucoup.
Q.: Avez-vous eu des problèmes du fait que vous n'êtes pas passé par l'école, justement?
H.G.: L'école m'a reconnu tout de suite, mais pour le ministère... il a fallu... tourner la loi, pour être dispensé du diplôme. Le succès que vous avez eu, les expositions, les références...
Q.: Vous avez dit que les grands photographes n'étaient jamais allés à l'école.
H.G.: Oui, parce qu'il n'y avait pas d'école.
Q.: Pour vous, qui sont ces grands photographes?
H.G.: Doisneau en France, Izis, qui vient de mourir. En Amérique: Frank, Avedon. Oh, il y en a des tas! Prenez tous les plus vieux! Karsh. Tous ces gens n'ont pas été à l'école, il n'y avait pas d'école. Je n'ai rien contre les écoles, mais contre le fait qu'elles soient obligatoires pour s'installer. C'est déjà tellement dur de s'installer, s'il faut en plus ce diplôme obligatoire...
Q.: Vous vous installez Galerie Cathédrale en 55.
H.G.: C'est ça, oui .
Q. : Vous décidez de faire du portrait. Pourquoi avez-vous choisi le portrait, précisément?
H.G.: Parce que j'aime bien la tête des gens, et que je croyais que ça ne me poserait aucun problème, que c'était agréable. Effectivement, c'est agréable quand on peut choisir ses têtes, quand ce n'est pas des commandes.
Q.: Vous avez dit aussi que le client était l'homme à abattre...
H.G.: Parce que quand on aime bien la photo et qu'on s'imagine qu'on doit faire des miracles, il y a toujours le client qui est là pour vous empêcher de... A partir du moment où il y a un client, c'est un festival de contraintes. Celui qui est petit veut être grand, celui qui a un long nez veut avoir un petit nez, ce qui est beau pour lui, c'est pas beau pour moi, et le contraire aussi. Alors il faut bien le satisfaire, autrement...
Q.: Vous dites: "J'ai dû me faire la main sur la gueule des gens".
H.G.: Parce que j'ai débuté sans rien connaître.
Q.: Vous dites aussi que seuls les gens imphotographiables allaient chez le portraitiste.
H.G.: A la fin, oui. Après dix ans. En 55, on allait encore chez le photographe. Une fille venait pour ses vingt ans, ou un garçon, les gosses aussi. Mais maintenant, tout le monde a un appareil. Il ne reste que les gens qui n'ont pas d'appareil, c'est déjà rare, il y a ceux qui ont les moyens, c'est aussi très rare, et il y a les gens qui ne sont pas avantagés par la nature et ceux-là comptent sur le photographe pour arranger les choses...
Q.: Toujours à propos du portrait, vous avez dit que les mauvais photographes l'avaient tué.
H.G.: Ah oui! Mais ça, il suffit de regarder. Il y a des amateurs qui font des choses extraordinaires, il y a des photographes installés qui font de la merde. Un peu comme dans tout. On oublie que la photo pour moi c'est un métier, mais pour tout le monde, c'est un hobby. Suivant le goût qu'on a, les moyens qu'on a, ce hobby, on peut le pousser très loin, et arriver plus loin que les professionnels. C'est une question de goût, de passion.
Q. : Donc, en fait, vous êtes un spécialiste du portrait. Or, à Saint-Luc, vous êtes professeur de reportage, et à Arles, vous avez été invité en tant que graphiste. Comment pourrait-on expliquer cela?
H.G.: Je n'ai pas demandé à être prof, parce que ce n'est pas ma vocation au départ. On me l'a proposé. J'ai d'abord dit non. Ma femme m'a dit: " Va voir quand même". Le soir du premier jour, j'ai dit au directeur: "Vous savez, je ne reviens plus..." "Pourquoi?"a-t-il dit. Je n'aimais pas l'école, ce n'est pas fort agréable Saint-Luc, il fait sale, comme dans beaucoup d'écoles et que, bon voilà... Et alors le lendemain, je suis quand même retourné... et je suis encore là maintenant. Le second jour, je me dis, ils vont me donner portrait, puisque j'en avais fait vingt ans du portrait. On m'a dit: "Vous donnerez reportage". J'ai dit: "C'est très bien", comme si j'en avais fait depuis toujours. J'en avais jamais fait. C'est pour vous dire comment on réfléchit peu des fois. Quand il faut utiliser les gens qui peuvent donner quelque chose, non, on passe à côté... Enfin, ça, c'est autre chose... Alors bon, le portrait, là. Comme ça tombait, j'ai essayé de ne pas m'ennuyer, de trouver quelque chose à moi. Ça a été ces photos de graphisme, qui n'étaient plus tellement de la photo, qui étaient du graphisme. C'est avec ça que j'ai eu toutes mes publications. C'est comme ça que me connaissait Clergue, et c'est d'ailleurs pour ça qu'il m'a appelé à Arles, pour ce genre de photos-là. Ça pouvait intéresser des amateurs, alors que depuis six ans, je faisais tout autre chose. Mais je me suis fait un nom, enfin un nom entre guillemets, avec mes photographiques. Et alors maintenant, je dis toujours aux élèves que je repars à zéro, puisque je suis à l'opposé, je tire flou, je colorie à la main - pour avoir une publication, il faut automatiquement qu'elle soit en couleurs - , mais ça c'est difficile.
Q.: L'expérience des Rencontres d'Arles est-elle intéressante pour un photographe?
H.G.: Ah oui! Sûrement. Cela dit, il ne faut pas qu'il attende monts et merveilles, parce que sur cinq jours... Je dis toujours aux élèves, qui sont allés et qui sont déçus, que en 1955, je connaissais quelques noms de photographes, dont Doisneau que j'aimais beaucoup, et si à cette époque là on m'avait dit: "C'est 1000 francs et tu peux passer cinq jours près de Doisneau", j'aurais fait des bonds extraordinaires. Ça n'existait pas. Maintenant, on a tout ce qu'on veut. Si c'est Gibson que vous aimez bien, vous attendez qu'il vienne à Arles et vous vous inscrivez au stage, et vous êtes cinq jours près du dieu. C'est votre dieu photographique... C'est déjà pas mal!
Q.: On y rencontre en général des amateurs?
H.G.: Il y a de tout. Ceux qui venaient à mon stage, il y avait des amateurs avertis, des photographes déjà, qui commençaient. Mais, comme mon stage, c'était trucage, c'était un peu ennuyeux, j'avais eu beaucoup de gens de photoclubs, qui aimaient bien les trucages. Ça n'était pas tellement intéressant... Quand j'ai fini ce stage là, j'ai dit à Arles: "Si je reviens, je veux plus donner la même chose parce que maintenant je donne tout autre chose à l'école: les reportages." Ils m'ont appelé la seconde année pour donner un stage de reportage. Reportage, c'est un grand mot: quand on dit reporter, les gens pensent toujours aux reportages de guerres et des trucs comme ça... Je suis vraiment loin de tout ça moi. C'est la série de photos gentilles, avec une suite, qu'on peut faire en ville, à la campagne, etc... Alors, on m'a invité pour donner ce stage là, et en allant à Arles, j'ai eu peur. Je me suis dit: "Et s'il n'y avait personne d'inscrit à mon stage? J'aurais l'air bête." Je suis arrivé, tout était complet, on avait même dû refuser... Des gens qui ne me connaissaient pas! J'avais pris deux valises de photos, exprès, parce que je ne supportais pas que des gens s'inscrivent à un stage qui s'appelait reportage sans connaître le photographe, sans connaître ses travaux. C'est ridicule! Reportage, c'est quelque chose d'extraordinaire quand c'est Cartier-Bresson mettons, quand c'est le photographe d'un bête journal, c'est de la merde... Il n'y a rien à faire. Alors, je leur ai montré ce que je pouvais faire: portrait, graphisme, reportage, pour montrer où je pouvais les aider.
Q. : Vous avez aussi été photographe à la cour de Belgique: comment cela s'est-il fait, comment avez-vous été approché?
H.G.: Je ne sais pas. Ils ont des antennes sûrement là-bas. Et comme avant la guerre, il y avait le photographe du palais, après la guerre, pour ne pas créer des bisbrouilles, ils ont pris un photographe wallon, un flamand, un bruxellois, un espagnol, plus un qui allait plus souvent au palais. Donc, finalement, on était sept je crois, en même temps... Avec les mêmes sujets, au même moment, il fallait essayer de faire ce qu'on pouvait...
Q.: En gardez-vous des souvenirs marquants?
H.G.: Une poignée de mains. C'est tout. A l'époque, j'étais content. Je me disais: "C'est formidable, ça va peut-être me rapporter... peut-être des clients, on ne sait jamais..." Non, pas du tout. Cela dit, c'était curieux d'entrer là-bas. J'ai été très surpris. J'y ai été deux fois: pour les fiançailles, et pour la présentation de la Reine. On a eu deux minutes pour faire les photos. On était en arc de cercle, tout le monde avec ses appareils montés, tout le monde avec ses éclairages allumés. Alors le Roi est venu. Il y a une femme photographe qui avait prévu une chaise pour que la Reine s'asseye, elle a dit non, elle est restée debout. Ils étaient à peine arrêtés que j'ai entendu les obturateurs qui commençaient...; ils avaient peut-être l'habitude, les autres. Ça devait aller vite. Et deux minutes après, ils sont partis. J'avais fait quatre, cinq photos.
Q.: Vous avez aussi été attaché au journal Spécial?
H.G.: Oui, au début du journal, autour de l'année 65. J'ai fait quelques couvertures, mais je ne suis pas le reporter qu'on peut envoyer sur un fait et aller vite ramener une photo. Vraiment pas ça.
Q.: Je me rappelle d'une photo, un portrait de Moïse Tshombe...
H.G.: Ah oui, oui. Oh, ça a été compliqué pour moi. Faut savoir jouer des coudes quand on est reporter comme ça. En plus de ça qu'il était tout noir, c'était difficile à photographier.
Q.: A Saint-Luc, quel enseignement essayez-vous de transmettre à vos élèves?
H.G.: De transmettre?... Je ne demande pas qu'ils soient motivés, je demande qu'ils soient passionnés. Motivé, c'est vraiment le moins qu'on puisse être. Il faut être passionné hein, autrement, là... J'essaie qu'ils aient un jugement juste pour la photo. Et ça, c'est déjà difficile. Il faut savoir ce qui se fait un peu partout. Il faut s'être trompé très souvent et se remettre en question, toujours. Ne jamais être sûr de soi... Je fous des complexes à ceux qui n'en ont pas et j'en enlève à ceux qui en ont. Parce que quand on n'a pas de complexes, c'est gênant. Il y en a qui sont vite contents. Ça, ça ne va pas.
Q.: Vous avez dit que vous vouliez asseoir la photo comme une fête de l'intelligence.
H.G.: Quand c'est intelligent, c'est déjà pas mal. Il y a tellement de choses qui sont bêtes, ridicules. La connerie, ça existe. Que ce soit intelligent: ça touche moins de monde, mais enfin, on est entre nous. Je ne dis pas que je suis intelligent, mais il faut quand même s'élever un petit peu au-dessus du vulgaire, au-dessus du quotidien.
Q.: Vous disiez aussi que vous vouliez démystifier la photo.
H.G.: Il y a eu un film qu'on a projeté il y a quinze ans je crois, Blow up de Antonioni. Je crois que ce film a rempli la moitié des écoles photo. Le fait de voir ce film, les jeunes se sont dit: "Ah, c'est ça la photo! C'est formidable! Des belles filles, des grands voyages,..." Vraiment, c'est pas vrai. Si les gens savaient comment ça se fait une photo, c'est pénible. La prise de vue, c'est vite fait. Les gens croient que c'est fini. C'est alors que c'est difficile. Après, c'est tout noir, tout seul dans le noir. Recommencer, ne jamais être content. C'est ça qu'on ne sait pas et qu'il faudrait savoir.
Q.: On peut dire que nul n'est prophète en son pays et que ça se vérifie avec vous. Comment l'expliquer?
H.G.: On n'a plus besoin de prophètes de toute façon. Vous savez, j'ai exposé à Tokyo. Là, il y a une file devant la galerie, une file, pour attendre l'heure d'ouverture. Allez expliquer ça ici où les galeries sont désertes. C'est parce qu'ici, on a tout vu, on n'a plus besoin de rien. On a soi-disant tout vu, on a soi-disant tout utilisé, on ne veut plus rien voir. Eh bien ça, c'est triste, parce que c'est pas vrai. La télé... La télé, ça c'est quelque chose... Si il n'y avait pas cette télé tout d'un coup, ça serait un drame.
Il faut que les gens s'habituent à autre chose.
Q.: A propos du Japon, comment êtes-vous arrivé à aller y exposer? Est-ce vous qui avez fait la démarche, ou est-on venu vous chercher?
H.G.: J'avais eu des photos dans Caméra, une année, en 68 je crois. Et puis l'année après, j'ai reçu une lettre du Japon me demandant les deux photos, pour paraître dans l'annuaire du Japon. J'étais content. L'année suivante, j'avais eu des photos dans Foto-magazin, une revue allemande, et de nouveau ils m'ont demandé une photo pour paraître dans l'annuaire. A l'agence qui me demandait ces photos, j'ai écrit une lettre en leur demandant où je pourrais envoyer mes photos au Japon, des revues..., pour les montrer. Ils m'ont proposé de s'occuper de moi, d'essayer de me trouver une exposition, éventuellement. Et ils l'ont trouvée. C'est eux qui ont tout fait. C'était de leur intérêt, ils ont été payés, eux...
Q.: Comment pourrait-on caractériser la photographie à Liège et en Belgique?
H.G.: A Liège, l'imbécile, il croit, qu'il soit photographe ou autre, que le monde tourne autour de Liège et qu'on en est le nombril. Il y a peu de temps, on était 150.000 personnes, avec le grand Liège, maintenant c'est un peu plus grand, mais pas beaucoup plus. 150.000 personnes, c'est la population de Rennes en France. A Rennes, il ne se passe rien que je sache; à Liège, il ne se passe rien non plus. Il faut un peu aller voir ailleurs. Il faut prendre les critères ailleurs; j'essaie que mes élèves puissent montrer leurs photos à Amsterdam, à Milan, à New-York sans qu'on leur rie au nez. C'est difficile, mais c'est comme ça. Autrement, si vous voulez plaire à Amay, ou à Houtsiplout, c'est facile: il ne faut pas surprendre.
Q.: et au niveau belge?
H.G.: Il y a sûrement des bons photographes en Belgique. Les jeunes qui sortent de l'école, les types qui sont très bien, c'est fantastique ce qu'ils savent faire après trois ans. Et quand je m'imagine ce qu'on leur demandera après, dans le métier, ça, c'est lamentable. On ne va pas utiliser ces gens pour ce qu'ils savent faire de beau, pas du tout. On n'a plus besoin de quelque chose de beau. C'est triste. Donc, il y a des bons photographes sûrement en Belgique, autant qu'en France, proportionnellement. Mais, il n'y a pas de support, il n'y a pas de belle revue. En Hollande, il y a Avenue qui est la plus belle revue du monde... Ça, c'est les Hollandais... En France, ils n'ont plus grand chose. Et en Belgique, il y a encore moins puisqu'on se repose sur la France.
Q.: Vous dites aux élèves de foutre le camp?
H.G.: J'avais toujours dit: "Il faut foutre le camp." Quand on me demandait où: "N'importe où." Alors on est surpris. "Mais non, ça ne peut pas être pire qu'ici." Il y a un type qui m'a pris au mot, il est parti au Canada il y a cinq ans. Je l'ai revu cette année parce que c'est la première fois qu'il revenait. C'était un courageux, un taiseux, mais un courageux, un travailleur. Eh bien, il a été dans la misère au Canada.[...] C'est maintenant seulement, après cinq ans, qu'il a une place fixe. C'est très difficile pour les jeunes qui sont artistes, qui ne sont pas matérialistes. Je crois que c'est très difficile partout.
Q.: Il n'y a pas de paradis photographique?
H.G.: Ah non. Le paradis, c'est ailleurs. Quand on vous demande où, vous ne savez pas où c'est, ailleurs...
Q.: Quel avenir peut-on éventuellement espérer pour la photo?
H.G.: Dans un pays normal, il y a place pour des spécialistes, peut-être. Il faut absolument faire ce que le voisin ne sait pas faire, qu'il n'y ait que vous qui sachiez faire ça. Cela dit, s'il y a un intérêt pour ce que vous faites, c'est encore autre chose. Au Japon, il y a des photographes de papillons, il y a des photographes de nuages, tellement il y a de photographes. Les photographes de nuages... il y a un type qui est spécialisé là-dedans. Je ne dis pas qu'il croule sous le travail, mais... voilà.
Q.: Je crois qu'il y a quelques 10.000 photographes qui sortent des écoles japonaises chaque année.
H.G.: J'ai vu un photographe japonais qui donnait cours dans une école à Tokyo: il avait un auditoire de 3000 photographes. Quand j'étais à Tokyo, le centre, comme vous diriez les Champs-Elysées, mais c'est beaucoup moins beau, le centre est fermé à la circulation. Il y a les terrasses qui viennent au milieu de la rue, partout. C'est énorme, il y a un monde fou. Tout le monde a un ou deux appareils. Il y en a qui font du cinéma, il y en a qui faisaient du 35 mm. Là, on peut bien se demander ce qu'ils font parce qu'ils ne savent pas quoi photographier. On sent vraiment qu'ils sont à l'étroit. A un moment donné, j'ai photographié un type qui me photographiait. On photographie de tout, tout ce qu'on peut. Ils sont vraiment curieux de tout, les Japonais. Il y a un passé qu'ils n'ont pas eu, ils essayent d'accumuler le plus possible maintenant.
Q.: Une rencontre importante pour vous, ça a été Léo Ferré.
H.G.: Oui, oui.
Q.: Vous l'avez rencontré ici, à Liège?
H.G.: En 59, oui, au Palais des Congrès. Mais j'avais déjà vu avant que je ne sois photographe, avant 1955, à Bruxelles, chez un photographe, rue de la Madeleine, qui s'appelait Cayet, il faisait toujours les artistes. C'était un bon photographe, et il avait dans son étalage Léo Ferré. J'avais trouvé cette tête extraordinaire , et puis je connaissais quelques chansons à lui. Je me dis: "Si un jour, (après, quand j'étais installé), si un jour je peux le rencontrer, ce serait formidable." Et puis, j'ai été au Palais des Congrès. J'ai été bien reçu et puis ça a fait boule de neige...
Q.: Sinon en général, vous photographiiez aussi les vedettes qui passaient à Liège?
H.G.: Oui, mais ça, c'était pour le défoulement du portrait traditionnel. J'allais au Gymnase avec un spot, donc il y a moyen de faire des photos avec un spot seulement, et avec ma chambre de studio. Ça allait très vite, c'était à l'entracte. Ils étaient gentils. Je faisais comme ça huit photos sur deux minutes. J'avais à peine le temps de changer d'éclairage, qu'ils se tournent un peu, etc... C'était tellement facile, c'est agréable parce que ces gens sont automatiquement photogéniques, autrement ils n'auraient pas la place qu'ils ont. C'était pour me défouler de ce que c'était emmerdant de faire les gens.
Q. : A part avec Léo Ferré, avez-vous gardé d'autres contacts?
H.G.: Non, je n'en ai pas besoin. Je connaissais Ferré, c'était assez. Je le voyais souvent, je le vois toujours maintenant. Autrement, Brel, je l'ai vu quelques fois, c'était pour des commandes. Aznavour...
Q.: Après cette période de portrait, vous vous êtes tourné vers le photographisme. Comment en êtes-vous arrivé à ce changement?
H.G.: J'avais de plus en plus de temps libre, ça veut dire de moins en moins de travail, puisque le portrait tombait, et j'ai toujours tout essayé. J'ai essayé d'être original. Comme j'avais un manque évident de technique élémentaire, de technique qu'on donne dans les écoles, j'ai dû en trouver une à moi, pour me sentir bien dans ma peau. Un jour Ferré m'a dit: "Tu fais des photos de nu, moi je fais un texte, et on l'édite." Je fais le complexe de l'édition. Alors, à partir de vieux négatifs que j'avais, j'ai essayé de trouver quelque chose de neuf. Et puis, je suis tombé sur ces symétries, là. Mais, c'était tellement surprenant, tellement loin de l'idée que Ferré se fait du nu que il n'a rien su écrire là-dessus. J'aurais très bien pu me décourager, mais j'ai continué. Puis, j'ai eu toutes ces publications. Je n'avais qu'à envoyer à des revues, et ça allait: c'était un encouragement pour moi.
Q. : Puis, aux environs de 1972-1973, vous êtes passé au flou.
H.G.: On m'a appelé à Saint-Luc, j'ai donné à mes élèves tout ce que je savais. Il y a des types qui après trois mois, Jean-Luc Deru par exemple, je m'en rappelle toujours, après trois mois, il avait fait une photo sous laquelle moi j'aurais bien aimé mettre mon nom. Par exemple, hein. Je trouvais ça fantastique, parce que quand on apprend tout seul, après cinq ans, on n'est rien. Quand on ne peut pas montrer ses photos à quelqu'un qui est plus fort que vous, pour vous corriger, pour vous donner des conseils, ça prend énormément de temps, il faut se corriger soi-même. Là, je voyais qu'après trois mois, après six mois, il y avait des types qui faisaient des trucs formidables. Je leur donnais des idées, je leur disais ce qu'il fallait faire. A la limite, je leur faisais faire ce que j'aurais voulu faire. Donc, j'avais tout donné. En plus de ça, j'en avais marre de ces trucs graphiques parce que c'était pas de la photo, et des galeries photo s'ouvraient de plus en plus, qui voulaient avoir une photo classique etc... Je me suis dit: "Il faut que je change quelque chose." Pas obligatoirement, mais de toute façon, j'en avais marre de ça. Et alors, je ne vais pas dire que je suis tombé sur le flou, parce que il y a quinze ans que j'essayais,... Ça c'est déclenché comme ça.
Q.: Donc, en fait, ce sont de vieilles photos que vous réactualisez?
H.G.: Le flou ça m'arrangeait bien parce que je prenais de vieux négatifs de mes gosses quand ils étaient petits. Ma fille, elle a 21 ans maintenant. Si le négatif que j'ai fait quand elle avait 2 ans, je le tire d'une façon classique, ça pourrait être une photo faite hier. Le fait de la faire floue, ça la remet dans son époque, avec toute la nostalgie qu'il y a, du temps qui fout le camp, qu'on devient vieux, que les gosses sont grands, que c'est triste. Alors, j'essaie de me rappeler agréablement des moments privilégiés que j'ai eu, que ce soit avec mes gosses, ma femme, les voyages, New-York où je n'ai été qu'un jour et où je voudrais bien retourner.
Q.: Vous dites aussi que vous êtes à la recherche de la Beauté.
H.G.: Il n'y a que ça qui m'intéresse. C'est une obsession. Parce que pour le même prix, vous faites un beau banc ou un laid banc, sur lequel on est assis. Je ne supporte pas qu'on fasse quelque chose de laid sans se poser un peu des questions. C'est tellement agréable de voir quelque chose de beau. Ça me fait du bien à l’œil, c'est tout.
Q.: Ça vous aide à supporter l'insupportable?
H.G.: Il y a tellement de choses insupportables. Alors on essaye de passer à coté. Rechercher ce qui est beau, c'est pas mal.
Q. : A partir de quand est-ce beau ou pas beau?
H.G.: Ah ça...
Q. : Ça dépend de chaque homme peut-être?
H.G.: Il y en a qui sont vite contents. Il y a des élèves qui me disent: "Ah oui, mais si c'est pas beau pour vous, ça peut être beau pour moi." Alors là, moi je dis que, à condition d'être sincère, si je dis quelque chose, je me trompe peut-être moins souvent qu'eux parce que je me suis trompé depuis vingt ans, et que je me remets en question tous les jours. Alors, on ne sait jamais, peut-être que j'ai plus souvent raison ou moins souvent tort qu'eux. C'est tout, restons humbles. Mais y en a qui ne font pas d'effort, qui sont sûrs d'eux. Ça dépend des exigences de chacun.
Q.: Quelle est l'importance de la technique en photographie?
H.G.: Il faut la connaître, absolument. J'ai une technique à moi, c'est encore autre chose. Mais il faut une technique classique de tirage. Ne parlons que du tirage. On ne peut pas passer à côté de ça. C'est comme le type qui va à l'Académie, qui ne dessine pas et qui veut faire de l'abstrait tout de suite, c'est pas vrai. C'est pas possible. Il faut savoir dessiner avant tout. Mais quand la technique est là, il faut tout de suite qu'il se passe quelque chose, qu'il y ait autre chose. Autrement, s'il n'y a que de la technique, c'est quelque chose de glacé, de froid, de vide. C'est la mort, la technique.
Q.: Au niveau des photographismes, pourriez-vous expliquer en deux mots la technique que vous vous êtes trouvée?
H.G.: Ce que je demande aux élèves, simplement, c'est qu'ils me surprennent. C'est difficile, parce que j'ai déjà vu tellement de choses. Mais je sais que c'est difficile. Il y en a qui me surprennent, c'est déjà pas mal. Dans mes recherches, j'ai essayé de me surprendre... Je ne savais pas où j'allais. Je commençais et puis j'ai fait ça pendant des années. Et un jour, je les ai numérotées, je suis arrivé à 700, puis j'ai arrêté parce que, comme ça n'avait aucun débouché sur la publicité, et que j'en avais un peu marre, je me suis aperçu que je ne faisais plus que des numéros, et qu'une autre, ça aurait été le 701, et 2, et 3, et que ça ne servait plus à rien. Je crois que j'avais vidé le truc, le travail que je faisais. C'est ce que je dis aux élèves:"Il faut vider le paysage que vous photographiez." Je veux dire qu'il faut y aller plusieurs fois, sous tous les angles. Il ne faut pas rester à la surface des choses. Il faut rentrer dedans et puis faire tout.
Q. : La photo, c'est votre passion. Est-il important que ce soit une passion?
H.G.: Chacun la sienne. D'autres, c'est le football. Je n'ai rien contre, mais... C'est formidable. Je plains les gens qui n'ont pas une passion ou un hobby. Il y a des gens qui n'ont pas de hobby, ou c'est la télé. C'est triste. Même si c'est du travail, c'est un plaisir quand on fait quelque chose qu'on aime bien.
Q.: Vous voulez le moins de contraintes possible.
H.G.: Oui. Toute la vie, c'est une contrainte. Et il y en aura toujours plus. Dans dix ans, il faudra un laissez-passer pour traverser la rue. Tout ça, c'est le contraire de la liberté, c'est ce qui empêche... C'est ce qui complique les choses. Alors les clients, et les types qui commandent, c'est un festival de contraintes. C'est tout, tout y est. Finalement, il y a des photographes qui amènent dans leur studio ce qu'on leur a dit d'amener, qui font venir une fille, on leur a dit: "C'est celle-là", et on leur dit l'éclairage qu'il faudra faire et ils n'ont plus qu'à appuyer sur le bouton. Ce ne sont plus des photographes. Je connais un photographe belge qui était formidable, il s'appelle Christian Carez. C'était le meilleur photographe de mode en Belgique. Et un jour, il en a eu marre, il a claqué la porte. Il a fermé son studio, et il gagnait beaucoup d'argent, parce qu'on lui demandait encore de bouffer avec des gens des agences de publicité, avec les clients, de les recevoir, de boire. Et photographiquement de pousser sur le bouton. C'est tout. Alors il y a moyen d'être frustré.
Q.: Avez-vous eu beaucoup de commandes?
H.G.: Des commandes? Ben, la tête des gens, tous les jours, c'est une commande.
Q.: Et depuis cette époque là?
H.G. : Non.
Q. : Il y a eu les photos sur la Martinique.
H.G.: Mais ça, c'est une exposition. On me payait le voyage en Martinique. C'était pour le Festival de la guitare à Liège. J'aurais une exposition en Martinique, je l'ai eue. On m'a demandé de faire quelques photos de Martinique pour une exposition aux Chiroux. Et on m'a présenté tout ça comme un cadeau, sans me demander si moi ça m'intéressait d'aller dix jours en Martinique, et vraiment je n'en avais aucune envie. Je n'étais pas bien disposé: ma mère venait de mourir, je ne sais pas partir seul, donc ma femme est venue avec, ça m'a coûté 60.000 francs. Ça m'a obligé, là-bas, à rester dans ce bidonville, Fort-de-France, pour faire des photos. J'ai même pas eu le courage de visiter l'île qui est toute petite. Ce qu'on m'avait proposé comme un cadeau, ça allait être une contrainte de tirer après pour une exposition; il fallait que ce soit bien d'un pays dont je n'ai rien à foutre, trente photos tirées, virées, coloriées, et de me mettre au jugement des gens. Ça a été dur pour moi. En plus de ça, je savais bien que je ne vendrais aucune photo. Alors, M. Maréchal, des Chiroux, m'avait dit: "Vous êtes content d'aller?" Je dis: "Non." Il a été surpris et me dit: "Pourquoi?" Et bien: "Voilà, pour ça, ça, ça... Je suis content que vous m'ayez choisi, ça c'est autre chose, mais d'y aller, vraiment pas."
Alors j'y ai été, ça m'a coûté tout ça, et d'un côté, ça a été positif. A partir d'un sujet que je n'aimais pas, dans des conditions qui faisaient que je n'aimais pas de partir à ce moment-là, j'ai dû faire une exposition avec une nouvelle technique que j'avais mise au point, pas pour des photos de Martinique. Et j'ai vu que j'en suis sorti quand même. Ça, ça a été bénéfique. Alors maintenant, si on me demandait New-York, ou Tokyo, je serais content - on ne me le demandera pas - je vois que je pourrais en sortir. Tandis qu'avant, pour faire mes flous, je choisissais ce dont j'avais envie, quand j'avais le courage.
Q. : Tout ce que vous aimez bien de faire, vous le faites pour vous?
H.G.: C'est déjà tellement dur de se plaire à soi, quand on est exigeant un peu. Mais s'il faut encore plaire aux autres... Si ça plaît à certaines personnes, tant mieux. Mais il y a sûrement des peintres qui pensent aux clients quand ils ont le pinceau en main. Je n'aime pas beaucoup ça.
Q. : Avez-vous été souvent plagié?
H.G.: Oui. Sûrement, à mon insu. J'ai un jour été à Paris, montrer mes photos au directeur artistique du magazine Elle. J'ai été bien reçu. Je savais bien qui j'allais trouver. C'était Roman Cislewicz. C'est un grand graphiste polonais, de réputation mondiale. Ce type m'a dit: "C'est pas mal ce que vous faites. On va travailler ensemble." J'étais content... et je dis: "Comment est-ce que ça peut se faire?" "Je vous appellerai." Le type ne m'a jamais appelé, évidemment. En 68 et 69, j'ai eu toutes mes publications dans les revues. Et mes images n'étaient pas tombées dans l’œil d'un imbécile. Il s'est dit: "Nom de dieu, celui-là, on ne le connaît pas, mais il a trouvé un truc formidable." Et lui qui avait des clients, il a pris cette symétrie à son compte. Il a exposé partout. Je n'ai jamais entendu parler de lui. Je le dirai un jour si je peux à la radio française, en direct, en disant le nom...
On m'a piqué une photo en Italie; en Espagne, on m'a copié une couverture que j'avais eue en Allemagne; en Allemagne, on m'a repris la même photo d'Italie, à Cologne et à Munich. Alors quand je pense à tout ce qui a été publié, comme c'était du trait, c'était facile.
En Allemagne, ils ont carrément reproduit ce qui était dans la revue, en se disant: "Il ne le verra jamais."
Q.: Quelle est votre réaction face à de tels agissements?
H.G.: En Italie, j'ai envoyé ma facture. Ils m'ont payé tout de suite. En Espagne, j'ai été trouver Grafé, qui était l'avocat des vedettes ou je ne sais pas quoi, et il m'a dit: "Oh, c'est très simple, c'est facile." Il a écrit une fois mais les gens étaient de mauvaise foi, ils demandaient le certificat de dépôt de la photo. On leur a répondu que quand une photo est publiée en couverture d'un magazine graphique en Allemagne, elle est automatiquement protégée. Ils l'ont copiée carrément. Puis, il y a eu des élections, Grafé a laissé tomber, moi aussi et ça c'est emmerdant. En Allemagne, j'ai mis ça dans les mains d'un autre avocat et il a récupéré l'argent. Ils sont toujours de mauvaise foi au début, mais ils payent quand même parce qu'ils sont vraiment en faute.
Q.: Les publications et les expositions que vous avez sont-elles importantes pour vous?
H.G.: C'est ce qui me tient debout. En face de ceux qui avec la photo gagnent de l'argent, je ne gagne pas d'argent mais je me fais plaisir comme je peux. C'est tout. Je ne suis pas commerçant. Si j'étais commerçant, je n'aurais pas besoin d'expositions. Je n'en ferais pas du tout, sûrement.
Q.: Vous dites que la photo ne se vend pas. Y a-t-il une raison à cela?
H.G.: Oui, il y a beaucoup de raisons. Premièrement, parce que ce n'est pas maintenant qu'on va commencer à vendre des photos en plus de la peinture, alors que la situation économique est épouvantable et que les gens... c'est pas drôle. Je suppose que la peinture se vend moins bien qu'il y a dix ans aussi. Si la photo se vendait, ce serait étonnant. Puisqu'il n'y a pas d'argent, et que tout le monde fait de la photo. Si vous voulez faire un artiste de quelqu'un, vous lui donnez un appareil photo, il ira à la mer en été, il photographiera ses gosses. Il va trouver qu'il a fait des trucs extraordinaires. Alors que c'est un peu plus difficile que ça. Les gens ne voient pas, en photo, le travail qu'il y a.
Q.: Vous disiez tout à l'heure que vous aviez le complexe de l'édition.
H.G.: Je suis bourré de complexes et j'essaie de m'en débarrasser. Alors, les publications, c'est une façon de m'enlever ces complexes là. Je suis édité à moitié dans les revues photo. Cela dit, j'aimerais bien d'avoir un livre avec mes photos, qu'on me donne un sujet... Pour voir la chose imprimée. C'est beau. Quand c'est imprimé, c'est fini, c'est dans le domaine public. Mais il y en a qui sont plus malheureux que moi .
Q.: Vous avez aussi fait des tirages en sérigraphie et des peintures à partir de vos photos.
H.G.: La création - c'est un mot que je n'aime pas - a été faite au niveau photo, et la sérigraphie, ça n'a été qu'un moyen de les imprimer. A la différence que beaucoup de photographes comptent sur la sérigraphie pour changer leur photo. Donc ils ne voient pas vraiment en tant que... enfin ils ne sont plus photographes. Ils comptent sur la sérigraphie pour changer leurs images. Tandis que moi, je suis photographe, je me suis fait une image et la sérigraphie ça n'a été que pour les imprimer. Une fois imprimée, j'aurais voulu que la photo soit reconnue, que ce ne soit plus un parent pauvre, qu'elle puisse rentrer dans les galeries. Alors je me dis: "Je vais les peindre." Et en peignant identiquement mes photos en grand format sur toile, finalement ça faisait une toile parce qu'il y avait le support, le travail, etc... J'ai été exposé dans des galeries de peinture, et j'ai même vendu des tableaux. J'étais content, puis j'en ai eu assez et j'ai arrêté.
Q.: Vous dites aussi que vous aimez bien les bistrots, que ce sont des endroits privilégiés pour vous.
H.G.: Je ne sais pas pourquoi j'aime bien le bistrot. J'aime bien le bistrot à condition qu'on ne m'emmerde pas. Parce que j'aime bien d'être seul dans un bistrot. C'est bizarre, alors qu'il y a du monde. Je n'aime pas de me sentir tout seul, sans rien faire. Dans le bistrot, je lis, j'ai même travaillé longtemps dans le bistrot en face de la galerie et à midi j'emportais tous mes trucs. Je ne sais pas rester sans rien. Je ne sais pas aller dans un bistrot avec une cigarette, il me faut des journaux, il me faut des mots-croisés, ou bien je joue aux cartes, mais je ne sais pas rester sans rien faire.
Q.: Vous aimez bien la ville aussi?
H.G.: J'aime bien la ville. Je trouve triste des gens qui habitent des laides rues en ville, parce que j'habite à la campagne, alors quand je viens en ville, c'est dans le centre, c'est une terrasse, c'est agréable. Ceux qui doivent peut-être habiter tout le temps en ville, c'est peut-être triste aussi.
Q.: Vous gardez tout ce qui est publié?
H.G.: C'est normal, ça. Il y en a qui se font des palmarès avec des prix bidon et une petite photo publiée dans La Meuse. Dans leur curriculum, ça fait deux ou trois lignes. C'est des trucs ridicules. Mais le moins qu'on puisse faire, c'est de savoir ce qu'on a édité ou publié. Je ne tiens déjà pas compte des expositions de groupe. C'est ridicule. Je ne tiens compte que de mes expositions personnelles. Il y en a qui mettent toutes les expositions de groupe. Alors là, ça n'arrête plus.
Q.: Vous dites aussi que vous aimez mieux donner que vendre à bon marché.
H.G.: Vendre trop bon marché, c'est frustrant. Quand vous vendez trop bon marché, vous dites toujours: "Nom de dieu, nom de dieu, c'est terrible. Je vends ça 2000 francs alors que ça m'a coûté 4000." Alors ça ne sert à rien de vendre. Dans ces conditions-là, mieux vaut trouver des gens qui vous aiment bien, qui aiment bien ce que vous faites, qui vous encouragent. Alors, ça ne vous fait absolument rien de leur donner une photo. Et vous donnez une photo facilement même si ça vous a coûté 4000 francs. Vous n'y pensez même pas au prix, vous savez qu'elle est bien placée. Je crois qu'un artiste demande à être aimé. C'est tout. Il y en a qui sont achetés en plus, c'est autre chose. Puisque la photo, on ne la vend pas, déjà de rencontrer des gens qui aiment bien ce que vous faites, c'est agréable. Heureusement qu'il reste ça pour les jeunes, autrement, il n'y a pas grand-chose.
Q.: J'ai quelques citations d'Oscar Wilde sur l'art. Si vous pouviez donner un avis à leur propos? Il dit notamment que l'artiste est créateur de choses belles.
H.G.: Oui, j'espère. Il faut savoir ce qu'on entend par beau.
On peut faire une photo avec la guerre du Vietnam et faire une belle image. Enfin un truc fort. Le Vietnam, par exemple, c'était pas beau, mais il y a moyen de faire quelque chose de beau graphiquement à partir d'un sujet horrible. Ça sûrement.
Q.: Le but de l'art, c'est révéler l'art et dissimuler l'artiste.
H.G.: L'artiste n'a pas d'importance. L'important, c'est ce qu'il fait. C'est ce qui reste d'ailleurs, puisque on casse sa pipe et il ne reste plus que ce qu'on a fait. Si ça faisait déjà changer quelque chose, ce serait déjà pas mal.
Q.: Aucun artiste ne désire rien prouver.
H.G.: On n'a pas besoin d'être artiste pour essayer de prouver quelque chose. J'essaie de ne pas m'emmerder, c'est déjà pas mal. Et si avec ça on n'emmerdait pas les autres, ce serait encore mieux.
Q.: L'artiste peut tout exprimer.
H.G.: Peut-être bien, oui. Sûrement, oui.
Q.: C'est, le spectateur et non la vie que l'art reflète réellement.
H.G.: L'art représente ce que celui qui regarde a vu? Oui. Vous donnez le même sujet à faire par vingt personnes différentes, vous aurez vingt vues différentes. Et c'est ça qui est bien, c'est pas obliger tous les gens de voir de la même façon. J'espère que l'artiste voit un peu mieux que l'homme courant qui ne regarde jamais. Parce que pour voir, il faut regarder.
Q.: C'est difficile de bien regarder?
H.G.: Pour moi pas. Il y en a qui se mettent des lunettes de soleil et qui ne veulent rien voir. Il y en a qui sont curieux de tout et qui veulent tout voir. Vous ne ferez pas voir quelqu'un qui n'a pas envie de voir. Il y a des gens que vous pourriez pousser et qui vous diraient: "Arrêtez de me pousser!" Faut pas pousser ces gens-là. Il faut trouver chacun son moyen de propulsion. Il ne faut pas attendre qu'on vous pousse. Il faut vous pousser vous-même et travailler, travailler, travailler...


Q. : Je vous propose pour terminer le questionnaire de Marcel Proust, remis au goût du jour.
H.G.: Il faudrait que ça aille vite pour que ça soit sincère.
Q.: Quel est le comble de la misère?
H.G.: De n'avoir envie de rien.
Q.: Votre idéal de bonheur terrestre?
H.G.: Mes gosses, ma femme, peinard à la maison.
U.. : Pour quelle faute avez-vous le plus d'indulgence?
H.G.: Pour les fautes de jeunesse.
Q.: Où aimeriez-vous vivre?
H.G.: En France.
Q.: Vos metteurs en scène de cinéma favoris?
H.G.: Il faut que je réfléchisse, parce que moi, je suis un type bizarre. Le dernier film que j'ai vu, c'est il y a quinze ans. Je ne vais jamais au cinéma. Non, mais je connais tout, hein, attention. Pour être con: Sautet, parce que quand j'allais au cinéma, je demande au cinéma de me distraire. Je ne demande pas au cinéma de me faire réfléchir, parce que je réfléchis autrement en lisant. Je demande d'être distrait. Une histoire qui peut arriver tous les jours. Alors: César et Rosalie, Vincent, François, Paul et les autres... des films comme ça, ça m'amuse.
Q. : Vos peintres favoris?
H.G.: Tous les meilleurs dans tous les styles. Vite: les impressionnistes.
Q.: Votre qualité préférée chez l'homme?
H.G.: La bonté.
Q.: Chez la femme?
H.G.: Chez la femme... chez ma femme: l'indulgence.
Q.: Pratiquez-vous un sport?
H.G.: J'ai fait du football quand j'étais jeune.
Q.: Vous sentez-vous capable de tuer quelqu'un?
H.G.: Ah non! Quelle horreur!
Q.: Votre occupation préférée?
H.G.: La photo. De trouver quelque chose en photo.
Q.: Qui auriez-vous aimé être?
H.G.: Ferré. C'est trop bête de dire ça, mais... Ma femme m'en veut toujours de dire ça. Elle dit: "T'es ridicule, tu te fous des idoles, toi." Mais, c'est pas des idoles. Si je pouvais écrire comme Ferré, je jetterais mes appareils photo. Finalement, le type qu'on voudrait être, c'est faire ce que le type a fait. L'écriture de Ferré, c'est autre chose que de la photo. L'écriture c'est beaucoup plus fort que la photo. Il n'y a besoin de rien. Y a besoin que d'ouvrir la bouche, nom de dieu!
Q. : Votre principal trait de caractère?
H.G.: Je suis un orgueilleux, ça sûrement. Un orgueilleux. C'est pas une qualité... si... enfin, c'est pas un défaut.
Q.: Qu'appréciez-vous le plus chez vos amis?
H.G.: je n'ai pas tellement d'amis. Je crois que la question ne se pose pas. J'ai un défaut: c'est que je suis seul, je ne m'occupe pas beaucoup des autres. Je veux bien m'occuper des autres dans une certaine mesure, mais je n'ai pas besoin de l'autre. C'est triste, mais c'est comme ça. Je ne sais pas me changer.
Q.: Quelle est la première chose qui vous attire chez une femme?
H.G.: La beauté. Ah, je m'excuse, vraiment, mais s'il n'y a que ça, ça ne dure pas longtemps. Mais puisque je m'intéresse toujours à la beauté, c'est normal.
Q.: Votre couleur préférée?
H.G.: Le rouge, avec le noir. Le rouge, le noir et le blanc: le drapeau allemand!
Q.: Votre fleur préférée?
H.G.: La rose.
Q.: Vos auteurs préférés en prose?
H.G.: En prose? Vous parlez des romanciers? Je me passe des romanciers. Je n'aime que la poésie: c'est ça qui est emmerdant. Il me faut une prose poétique, même si c'est pas en vers, mais il faut que ce soit poétique. Alors vous m'en trouvez un... Si je dis Ferré, c'est bête. Il n'y a pas de nom qui me... évidemment Simenon... non. Je veux bien voir au cinéma un Simenon, mais le lire non. Je ne lis jamais les livres.
Q.: Vos poètes preférés?
H.G.: Ferré, Rimbaud, Apollinaire, Aragon, Verlaine.
Q.: Avez-vous un héros dans la vie réelle?
H.G.: Non. Il n'y en a pas beaucoup des héros. Non, zéro...
Q.: Quels sont vos noms favoris?
H.G.: Jo pour Joseph, parce que Joseph, c'est tellement ridicule. En Belgique, s'appeler Joseph, c'est con hein. Les Joseph en France, c'est Jo. Je me souviens d'une chanson d'Yves Montand : "Dis moi Jo pourquoi tu ris?" On ne pourrait jamais dire dis moi Joseph pourquoi tu ris?
Q.: Que détestez-vous par-dessus tout?
H.G.: La politique. Ah oui alors.
Q.: Quel don de la nature aimeriez-vous avoir?
H.G.: Et si je dis que je suis content comme je suis, ça va?
Q.: Croyez-vous à la survie de l'âme?
H.G.: Je crois que ce n'est pas fini, qu'il y a quelque chose. C'est tout. J'espère. Autrement, c'est moche s'il n'y a plus rien. Pour se donner du courage, se dire qu'il y a quelque chose après.
Q.: Comment aimeriez-vous mourir?
H.G.: A l'improviste, évidemment. Vite fait.

 

Propos recueillis le 19-07-1981 par Vincent de Waleffe, dans le cadre d'un travail de fin d'études de bibliothécaire-documentaliste:

Hubert Grooteclaes - Recherche graphique 1964-1972 - Iconographie, IPERB, 1981.

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