La lumière du cœur.

 

Les journaux, ces tristes balises qui banalisent nos quotidiens, aiment réduire la photographie à une mémoire potentielle. Cette équation kodaquée présuppose le clic-clac pour unique inconnue: elle appartient aux pharmaciens du tranquille, ceux que l'on braque chaque jour afin d'obtenir sa dose lyophilisée de sensation effervescente. Cette photographie là ne s’embarrasse pas de peser ses mots.
Il lui importe avant tout de choquer nos images. Cette photographie, ce serait plutôt de l'amémoire (pour ceux qui ont encore des lettres, fussent-elles vendues un franc la pièce).
C'est ce miroir qui fait croire au mirage qu'il n'est que l'ombre de lui-autre.

Au royaume des clairvoyants de la bonne cause, la myopie de Grooteclaes se présente comme une reine extra-lucide. Car la vision de cet artiste ne se contente pas de nous exposer un centième de seconde afin d’engranger dans les souvenirs. Non, elle nous révèle aussi la mémoire du futur.
Face aux chimistes incontestables qui clament haut que leur science est le reflet d'une certitude, Grooteclaes est un de ces trop rares alchimistes à murmurer ses doutes en toute sincérité.

La photographie n'est pas qu'une technique. Et tu le sais bien, Hubert, toi qui travailles un peu comme un Delacroix à l'envers.

Un jour, un critique atteint de « bruxellose » devenu « Mondain » par la suite et la faiblesse des choses, compara tes images à de la pâtisserie. L'injure à Grooteclaes touchait également les pâtissiers, ces artisans qui peuvent aussi avoir du génie, les gratte-papiers, finalement, ça n'écorche jamais que les buvards, l'artiste, le vrai, se doit de mettre la main à la pâte, l'artiste qui se complaît à glisser une œuvre sous le pharisien manteau du critique quadrimenstruel doit quand même se douter que cette œuvre ne servira jamais que de serviette dont l'hygiène reste encore à démontrer. Ah mais, je m'emporte. Que voulez-vous? C'est mon genre tendance suicidaire. Tu vois, mon cher Hubert, à un centime la virgule, j'ai quand même le droit à certaines digressions, pas mal de parenthèses et tout un océan de suspension... Après nous mettrons tout cela en chapitres avant de passer l'accolade.

Ta photographie, Hubert, c'est un moment cardiaque donné que tu offres aux yeux mendiants qui le prendront dans leur rétines, et dans leur tête, et dans leur cœur, afin que tes battements se mettent à cligner et à battre dans leurs vies. Tu sais, toi aussi, que l'infarctus du sentiment, c'est plus pénible encore que la mort... les images passent sans cesse des noirs de ta chambre aux blancs enneigés de tes visions de givre. Ce que je vois chez toi, c'est cette sourde plénitude qui naît de la brume au soir d'un soir de juin. Cette volonté d'être autant flou que fou.

Tu sais le moment précis où il faut remettre le ciel à son injuste place et, dans les moments les plus futiles, tu sais aussi être le loup blanc dans cette bergerie noire qui tant et tant t'agace.

Des brumes, tu es passé aux miroirs comme pour briser cette géométrie inique qui incarcère nos vues réduites. Tu sais que le regard qui regarde tous les jours finit par oublier même la nuit. Alors, tu sors la banalité de son cadre pour l'encadrer librement dans un autre espace. O monstrueux effroi de l'immuable à qui tu donnes les ailes de la beauté pour la faire revivre ailleurs que dans sa basse-cour pétrifiée. Sculptures, jardins, traces de givre, ébauches d'hiver, esquisses de pluie; tu exposes des pages blanches au creux des pages vierges. Tu travailles la neige quand il ne neige plus et fais vivre des champs de tournesols en pleine nuit de décembre. Tu as compris que le théâtre, ici, c'est avant tout l'enfer de leur décor. Tu es un photographe en blanc et couleur, celui qui pressent que le blanc est ce miroir secret sur lequel chacun peut écrire ses mots qu'ils soient de charbon, de sang, de pastel ou d'encre de seiche. Tu es un photographe en couleurs noires, ces teintes passées qui ont déjà la nostalgie de demain sans aucun regret d'hier.
Tu vois ce que l'on ne voit pas... Les cheveux d'une improbable adolescente dans le chant des champs de blé... Dans le visage d'une enfant inquiète, l’angoisse des oliviers devant le gel... La patrie toute nue qui nous tourne le dos et devient cyrillique... La vieillesse blessée mais plus jeune encore que les nourrissons de béton... La lumière des nymphes sous les rides du vent... La marche du soleil quand il crève de pluie... Le silence des écluses face au deuil des recluses... Et combien d'autres images? Et combien d'autres ombres?

Tes photos, c'est tout ça et c'est bien plus encore... Ce sont les mots en filigrane. C'est ton humilité face à l'orgueil de ceux dont tu sais que « leurs gènes de géant empêchent de penser »...

C'est ta lumière du cœur...

Joseph Orban
Liège-sur-Terre
Le 24 mars 1992

Texte de présentation de l'exposition « Hubert Grooteclaes – L'éternité de l'instant »
Maison de la culture de Namur, du 02.05 au 06.06.1992

 

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