Hubert Grooteclaes : la mémoire amarrée, haute

 

La mémoire peut faire dire ce qu'elle veut aux souvenirs. Elle arrange la vie comme une tragédie classique. Comme si toute existence n'était qu'une action, un seul espace et un temps unique. On a parlé de la «mémoire photographique» en la considérant comme la forme artistique la plus accomplie du point de vue réaliste. Pour ma part, je laisserai la notion du «centième de seconde pour l'éternité» aux amnésiques communs et dominicaux qui ont besoin de tangibles références pour revivre leur histoire. La mémoire est la sœur du mensonge, quand ils s'unissent c'est pour donner naissance à l'art, ce bâtard incestueux. La vérité est un concept de religieux, elle appartient au domaine de l'ordre. Elle n'intéresse pas l'artiste. Celui-ci n'a de vérités plurielles que dans ses singuliers mensonges. Cette fonction de maquillage ne cherche pas l'ombre mais trouve une autre lumière. Ce qui fascine l'artiste dans le visible quotidien, c'est, justement, l'invisible. Ce que «On», perdu dans sa générale vérité, ne voit pas, ne sent pas, ne sait pas. L'artiste est un arrangeur libre qui dérange. Il donne ainsi à son travail, son unique vertu : celle du péché. L'art c'est le péché capital auquel on donne le diable sans rédemption. Dans l'œuvre d'Hubert Grooteclaes, dans tout ce que je vois de lui depuis bientôt huit ans, il existe toujours ce moment de contrebande, ce chemin de lumière par lequel arrive la mémoire des oiseaux. Il existe ce moment d'impalpable qui fait vivre la poitrine des pierres. Quand Grooteclaes déclenche son obturateur, ce n'est pas une machine qui baille. C'est un cœur qui impressionne la lumière.

1. Photographies en Sienne

Grooteclaes donne, aux paysages de Sienne, cette couleur de terre qui vivait, avant-guerre (mais c'est toujours l'avant-guerre), dans les albums de cuir où des posants reposaient en attendant qu'un demain vienne les éveiller. Ces albums ne racontaient que dimanches, amours et fêtes. Par une espèce d'involontaire magie, les appareils encadraient leurs enfants 'une brume opaque, semblable à celle touchant la paupière qui s'ouvre après un rêve profond. Un de ces rêves éblouissants qui gomment l'inutile pour exalter l'essentiel. Photographies en Sienne, photographies anciennes. Pour Grooteclaes ce sont, bien sûr, les paysages toscans, mais aussi les portraits de Ferré, y compris ceux d'avant un sept avril. Les images riment entre elles. Ici, je dirais qu'elles sont saturniennes. Elles dessinent du Verlaine, elles veulent que la pluie soit aussi du soleil. Elles sont bergamasques. Ce sont des paysages où l'œil ne regarde pas le Renoir qui passe mais se laisse emporter par un fœhn tiède et fou vers la torture des oliviers. Les photos en Sienne, c'est un dimanche qui s'étire comme une dentelle veuve tissée sur l'horizon. C'est un singe enfant dans une berceuse rosé. C'est un autre, plus vieux, qui bat la démesure de l'âme. C'est un chien blanc qui erre, la patte en l'air et l'air tranquille. Ces photos-là sont la nuit de l'aube. Elles sonnent la Toscane. Dans nos têtes pluvieuses et plus vieilles encore que l'ancestral déluge, monte alors un peu de ce calme italien qui remet à demain ce que le Chianti n'a pu faire hier. La Toscane de Grooteclaes, c'est une géométrie libre et jaune qui éclaire un ciel vide. C'est, sous les voiles d'un tabac, une chanson qui laisse voir un peu ses mots, comme une robe légère tout contre la lumière.

2. Photogravies

A la terrasse des Deux Magots, un client se lève. Il a le même geste qu'un  noir de Fort-de-France. Ils ont tous deux des manières de préverts distraits et inconnus. Comme tous les personnages que photographie Grooteclaes, s'ils semblent absents c'est parce qu'ils n'ont pas senti sa présence. Ce sont de fugitifs passants qui n'ont conscience de leur existence. Ils n'imaginent donc pas qu'un autre puisse la croiser. Bien que posés, leurs gestes ignorent la pose. L'humanité des heures de pointe se moque bien de sacrifier à l'esthétique. Dans son taxi de nuit, le driver new-yorkais ne parle qu'à son compteur.  Sur une place italienne, les «assis» sont debout. Le spectacle qui les arrête est un incident sur leur parcours d'habitude. Comme ce couple aux portes de New-York, ils sont là tout en étant ailleurs. Dans leur chambre, peut-être, dans leur cuisine, chez un autre ou chez la même. Mais, parvenus à cet ailleurs, ils se retrouvent  là. C'est l'instant qui décroche. C'est le moment perdu qui rencontre l'esthétique. C'est le moment très bref qu'il serait très obscène de regarder dans les yeux, fussent ceux d'une statue. Hubert Grooteclaes ne prend pas cet instant en photo, il le libère en image. Il souffle sur lui avec la précaution et l'incognito de l'ombre. Il vient de rencontrer l'indicible émotion que l'artiste humain, «bien veillant», perçoit devant la banale respiration de l'autre. 

Vies. Elles marchent dans leurs paysages sans paysages. Gens. Ils sont ici. Ils sont ailleurs, rarement face à l'objectif (ou, alors, c'est une famille et c'est l'inquiétude qui sourit), et c'est parce qu'ils sont là et ici, qu'ils n'entendent pas, qu'ils n'entendent rien du souffle qui les couche dans le mutisme rouge d'une chambre noire. Quand il photographie les gens, Grooteclaes dit le moment du souffle avant l'haleine et esquisse l'espace entre l'haleine et le givre.

3. Ex-votographies

Quand les gens sont partis, il reste leurs cendres, il reste leurs traces. Les meubles qui attendent, les chaises fatiguées qui étendent leurs jambes dans le Jardin du Luxembourg. Les fenêtres qui ferment les yeux pour mieux épouser la lumière du dedans. Les transats trop pâles qui font bronzer leur toile. Les miroirs en danger qui cessent de penser. La clôture évadée qui oublie sa clé des champs. Une maison qui rêve d'être son propre fantôme. Des oies au garde-à-vue qui ne veulent plus défiler. Une table solitaire ou des neiges barbelées. Des routes sans traîneaux qui traînent leur hiver. Le parc d'Avroy a froid et des eaux glacent une ellipse. Un café disparu rappelle ses clients... Quand les gens sont partis, ils laissent des cendres de phénix comme l'on oublie une prière. Tout à l'heure, ils allaient. Maintenant, ils quittent leurs vestiges qui se ruinent à toujours se refaire. Photographies au filigrane double, celui de la nostalgie des départs et celui des espoirs d'arrivées. Ce sont des photos comme une lettre d'amour que l'on déchire, que l'on tente de recoller et que l'on ne lira plus qu'à la lueur d'une bougie. Dans une lumière semblable à la brume des mémoires.

4. Photografilles

C'est une enfant sereine aux yeux grands et bruns et beaux comme une détresse pressentie. A cinq ans, elle avait déjà les  lèvres rouges, immobiles et inquiètes. Peut-être se demandait-elle si les arbres qu'elle caressait, si les feuilles qui touchaient son visage étaient vraiment de soie ou si, seulement, son père les avait vêtues de laine pour qu'elle ignore les orties. Quand il photographie Marianne, Pascale ou Madeleine, on dirait qu'Hubert Grooteclaes tisse un cocon de silences, un nid de pastels calmes où aucun cri de guerre, où aucune ébauche de sang ne parviendront jamais. A ses filles, il prête ses ailes comme s'il voulait les protéger de ce monde qu'il connaît trop bien. Alors, il pose le buste sirène de Madeleine dans une étendue d'eau mordorée de lumière. Alors, il laisse le vent chasser les cheveux de Pascale devant son regard. Alors, il laisse Marianne fixer l'objectif avec tant d'insistance que, sur la photographie, son visage se met à bouger et à vivre. Ce sont des portraits de béatrices. En photographiant ses «petites» comme il dit, il peint sa mémoire future. Il largue ses marées comme une bouée de
sauvetage. Il laisse tomber un cri à la mer. Un cri qui jamais ne se noiera, trop occupé qu'il est à tromper les sirènes. La critique universitaire, cette élite des bas-fonds de l'âme, dira qu'il faut ignorer les biographes. S'il y a du vrai dans cet état d'esprit, il y a aussi du faux dans cette manière d'être. Cette critique est une machine à dissection qui table sur la couture de son matérialisme froid. L'artiste n'est pas une machine qui fonctionne au diesel des règles absolues. L'artiste est un homme sans barreaux. Quand il peigne les cheveux de ses filles, Grooteclaes met sa vie au bout de l'objectif. Marianne, Pascale et Madeleine, ce sont des images d'infantes sans la douleur. C'est la tendresse qui nargue la violence. C'est de l'amour troublant dans le trou noir du chaos. Ce sont des portraits de béatrices. 

Joseph Orban

Article paru dans la revue Art&Fact, revue des historiens d'art, des archéologues, des musicologues et des orientalistes de l'Université de l'état à Liège, numéro 3/1984, pages 129-131.

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